La conversation

Une terrasse de café au bord du canal Saint-Martin. Un homme portant un caban bleu a devant lui un enregistreur. Il capte les bribes de conversations alentour. Ce sont des hommes, des femmes, des vieilles dames, des passants, des concierges, des drogués, des enfants, des étrangers, des mendiants, des jeunes gens, des conducteurs de taxi, des touristes attablés, des serveurs de café. Auriez-vous un euro ? Comment tu fais pour arriver toujours en retard ? Je n’ai plus mon vélo, j’ai dû prendre le métro. Voyez vous madame, le quartier a changé. Vous avez marché sur mon pied, jeune homme, vous pourriez vous excuser.

Une femme au téléphone, à la table de droite, dit : Je n’avais jamais connu l’orgasme, avant. (Un silence plane). Tu me rejoins en terrasse ? Hôtel du Nord, oui.





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La femme a raccroché. Elle se poudre le nez. Le serveur prend la commande de la table à gauche : un capuccino, une menthe à l’eau, et pour monsieur ? Un café. Une grande brune au pas alerte vient d’arriver. Elle dépose son sac et s’assied à la table de la dame au nez poudré :

- Alors, tu l’as fait ? Je n’arrive pas à le croire.
- Donne-moi une cigarette.
- Allez raconte.
- Je ne sais pas par où commencer, c’est dingue !
- Tu n’avais jamais trompé Marc ?
- Non, même si j’y avais pensé, quelquefois. Il est toujours en voyage.
- Mais qu’est-ce qui t’a pris ?
- Une envie de tromper l’ennui. Le vide.
- Comment les as-tu rencontrés ?
- J’ai mis une annonce. Une fois que mon téléphone a sonné, tout s’est enclenché. J’ai donné mon adresse. Les hommes sont venus, l’après-midi.
- Plusieurs ?
- D’abord, un. Le premier c’était un drôle de type, mal rasé, mais une telle animalité dans le regard que je l’ai fait entrer. Tout s’est passé très vite.
- Tu connais son nom ?
- Je n’ai rien demandé.
- Tu n’as pas hésité ou paniqué ?
- J’étais hypnotisée par ce que je faisais. Ce n’était plus moi.
- Et tu as recommencé.
- Un autre est venu, hier après-midi. Il est entré, m’a demandé le prix, j’ai dix deux cent. Il s’est déshabillé dans la chambre, s’est couché sur le lit. Je suis montée sur lui.
- Comment c’était ?
- Je n’avais jamais connu l’orgasme, avant.
- Les hommes qui ne te plaisent pas, tu les laisses entrer ?
- Ca dépend. Il suffit d’un regard, d’une cicatrice, d’une odeur. Le timbre d’une voix peut me faire vaciller. A partir de là, je ne veux plus contrôler.

L’homme au caban éteint son enregistreur. Il se lève, paie son café et laisse la conversation dans son sillage. Les mots s’atténuent au fur et à mesure qu’il s’éloigne de la terrasse, tandis que d’autres voix, d’autres histoires s’entremêlent pour ne plus former qu’un seul brouhaha.

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